De 1750 à 1775, la place déterminante de Strasbourg dans la diffusion européenne de la chirurgie de la cataracte par extraction du cristallin
Séance du mercredi 10 juin 2026 (Séance Académique d'Ophtalmologie : Chirurgie de la cataracte : les dernières évolution organisationnelles Bloc et Hors-Bloc et Robotique ( 1ères mondiales))
N° de DOI : 10.26299/37vc-nq38/emem.2026.24.01
Résumé
Une évocation en cinq tableaux.
I. Premier tableau. – Par sa situation géographique au bord du Rhin, axe et port fluvial majeur au centre de l'Europe, la ville de STRASBOURG occupa de tout temps une place premier plan dans les échanges commerciaux, culturels, et artistiques, et venant notamment l'illustrer : sa cathédrale, dont la flèche achevée en 1439 en fit pendant quelques siècles l'édifice le plus haut du monde, sa place dans l'invention par Gutenberg et les débuts de l'imprimerie durant la deuxième moitié du 15e siècle, son rôle dans le courant humaniste de la Renaissance ainsi que dans la diffusion de la Réforme protestante (1517). Strasbourg ville libre impériale [Freie Reichsstadt] depuis le 13e siècle, relevant du Saint-Empire romain germanique, dont la langue était l'allemand et qui avait adopté la Réforme, devint ville royale française en 1681 sous le règne de Louis XIV (le terrain étant toutefois préparé puisqu'une partie significative de l'Alsace était déjà sous domination française depuis le traité de Munster en 1648). Le Roi eut la finesse politique de conserver les statuts de la majorité des institutions strasbourgeoises, sous simple tutelle royale, et en particulier une Université restant luhérienne avec l'usage du latin et de l'allemand. Ce fut le début de plus d'un siècle époustouflant, jusqu'à la Révolution française, grâce à un brassage social sans équivalent, dont l'arrivée et la résidence de plusieurs milliers de militaires français (et la création, en 1693, d'un hôpital militaire étant l'un des trois plus grands du royaume), et grâce aux échanges culturels et artistiques, linguistiques (allemand, français, latin), religieux (exercice public de trois cultes, catholique et deux protestants), et à la présence de tous les courants philosophiques de l'époque ; dans ce contexte l'Université et la Faculté de médecine attirèrent, au 18e siècle, des étudiants prestigieux venant de toute l'Europe.
II. Deuxième tableau. – L'illustre Jacques DAVIEL (1693-1762), chirurgien major et démonstrateur royal de chirurgie et d'anatomie à l'Hôtel-Dieu de Marseille., se consacra progressivement à la spécialité alors dénommée "oculistique" dans laquelle il acquit une réputation d'exception, étant appelé dans toutes les villes et cours d'Europe, exerçant de manière presque itinérante dans les villes et provinces traversées, avec parfois une dimension quasi foraine (France, Espagne, Portugal, Italie du nord, villes rhénanes et du Saint-Empire romain germanique...). Daviel mit au point, partir de 1741, la méthode d'extraction du cristallin dans la chirurgie de la cataracte, constituant une révolution majeure en comparaison avec la technique d'abaissement du cristallin par une aiguille utilisée depuis l'Antiquité, et lui valant une renommée encore plus considérable. Nommé chirurgien ordinaire du roi Louis XV en 1746, puis "oculiste du Roi" en 1749, il quitta Marseille pour Paris. À l'Académie royale de chirurgie, créée en 1731 à Paris, et dont il devint membre, il présenta en 1752 son célèbre mémoire intitulé : "Sur une nouvelle méthode de guérir la cataracte par l'extraction du cristalin" (avec deux planches hors texte gravées sur cuivre).
III. Troisième tableau. – Au cours de ses voyages, Daviel passa à plusieurs reprises par la ville de Strasbourg, y séjournant même longuement de mars à mai 1751 ; il y pratiqua des interventions et put y rencontrer universitaires, praticiens civils et militaires ; Georges Henri EISENMANN (1693-1768) qui était alors titulaire de la chaire d'anatomie et de chirurgie, adopta dès lors la technique de Daviel ainsi que quelques autres chirurgiens strasbourgeois. Dans ce contexte, J.L. SCHURER soutenait en 1760 une thèse de doctorat en médecine à Strasbourg intitulée : "Est-ce que, dans le traitement de la cataracte, l'extraction doit être préférée à l'abaissement ?" [Num in curatione suffusionis lentis crystallina extracta depositioni sit praeferenda ?].
IV. Quatrième tableau. – Jean Frédéric LOBSTEIN dit l'Ancien ou l'Aîné (1736-1784), fils d'un chirurgie-barbier, professeur titulaire de la chaire d'anatomie et de chirurgie de la Faculté de médecine de Strasbourg de 1768 à 1784, avait, à son tour, adopté l'intervention de l'extraction du cristallin décrite par Daviel tout en ayant conçu un nouvel instrument, dit "couteau de Lobstein, réalisé par le coutelier strasbourgeois Jean Frédéric BOGNER (c.1735-1805). La renommée de l'Université de Strasbourg attira notamment un étudiant dénommé Johann Wolfgang GOETHE (1749-1832), qui effectua un séjour à Strasbourg de mars 1770 à août 1771, et qui allait publier, en 1774, son ouvrage "Les Souffrances du jeune Werther" qui connut un immense succès et le rendit immédiatement célèbre à l'âge de vingt-quatre ans ; lors de son séjour strasbourgeois, il assista à des cours et démonstrations d'anatomie, ainsi qu'à diverses interventions chirurgicales réalisées par J.F. Lobstein, dont une pour fistule lacrymale pour son ami Johann Gottfried HERDER (1744-1803), poète, théologien, et philosophe, et Goethe le rapporta bien plus tard dans ses mythiques mémoires "Poésie et Vérité" [AUs meinem Leben. Dichtung und Wahrheit (1811)]. Parmi les proches compagnons d'étude de Goethe à Strasbourg figurèrent notamment Johann Heinrich Jung dit JUNG-STILLING (1740-1817), juriste, écrivain mystique, piétiste, qui avait été successivement charbonnier, tailleur, instituteur, précepteur, et qui, trentenaire, avait répondu à la "Divine Providence" pour devenir médecin, et ayant soutenu sa thèse de doctorat en médecine à Strasbourg en 1772, ainsi que Johann Gottfried HERDER (1744-1803), poète, théologien, et philosophe, élève de Emmanuel Kant (1724-1804), et l'un des théoriciens du mouvement littéraire dit "Sturm und Drang" (littéralement "Tempête et Passion"), dont l'origine fut ses rencontres à Strasbourg, Jakob M.R. LENZ (1751-1792), auteur dramatique, iconique, ou encore Franz Christian LERSE (1749-1800), historien de l'art.
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V. Cinquième tableau. – Johann Heinrich JUNG-STILLING (1740-1817), installé comme médecin praticien au bourg d'Elberfeld (aujourd'hui rattaché à la ville Wuppertal), ayant été formé à bonne école, y pratiqua sa première intervention d'extraction du cristallin au printemps 1773, avec un "couteau de Lobstein" fabriqué spécialement pour lui par Bogner. Dès 1775, Jung-Stilling publiait une "Lettre au chirurgien Hellmann, touchant ses opinions à propos du couteau à cataracte de Lobstein", puis en 1791 son ouvrage "Méthode pour extraire et guérir la cataracte" [Methode den grauen Star auszuziehen und zu heilen], et ce tout en poursuivant une carrière atypique d'enseignant en économie, finance, et études statistiques, en particulier "Collège de caméralisme" [Hohe Kameral-Schule] à Kaiserslautern, rattaché à l'Université d'Heidelberg en 1784, et étant enfin nommé en 1806 conseiller à la cour de Karl Friedrich von Baden (1728-1811), grand-duc de Bade, dont la résidence était à Karlsruhe. Au total, Jung-Stilling réalisa près de trois mille interventions de chirurgie de la cataracte au cours de sa vie. L'introduction de l'extraction du cristallin en Allemagne, puis dans toute l'Europe, se fit donc en particulier grâce aux rencontres et aux enseignements privilégiés de Strasbourg. Au tournant des Lumières françaises, de la philosophie des Lumières aux Illuminés en Allemagne [die Aufklärung], et des débuts du Romantisme.
I. Premier tableau. – Par sa situation géographique au bord du Rhin, axe et port fluvial majeur au centre de l'Europe, la ville de STRASBOURG occupa de tout temps une place premier plan dans les échanges commerciaux, culturels, et artistiques, et venant notamment l'illustrer : sa cathédrale, dont la flèche achevée en 1439 en fit pendant quelques siècles l'édifice le plus haut du monde, sa place dans l'invention par Gutenberg et les débuts de l'imprimerie durant la deuxième moitié du 15e siècle, son rôle dans le courant humaniste de la Renaissance ainsi que dans la diffusion de la Réforme protestante (1517). Strasbourg ville libre impériale [Freie Reichsstadt] depuis le 13e siècle, relevant du Saint-Empire romain germanique, dont la langue était l'allemand et qui avait adopté la Réforme, devint ville royale française en 1681 sous le règne de Louis XIV (le terrain étant toutefois préparé puisqu'une partie significative de l'Alsace était déjà sous domination française depuis le traité de Munster en 1648). Le Roi eut la finesse politique de conserver les statuts de la majorité des institutions strasbourgeoises, sous simple tutelle royale, et en particulier une Université restant luhérienne avec l'usage du latin et de l'allemand. Ce fut le début de plus d'un siècle époustouflant, jusqu'à la Révolution française, grâce à un brassage social sans équivalent, dont l'arrivée et la résidence de plusieurs milliers de militaires français (et la création, en 1693, d'un hôpital militaire étant l'un des trois plus grands du royaume), et grâce aux échanges culturels et artistiques, linguistiques (allemand, français, latin), religieux (exercice public de trois cultes, catholique et deux protestants), et à la présence de tous les courants philosophiques de l'époque ; dans ce contexte l'Université et la Faculté de médecine attirèrent, au 18e siècle, des étudiants prestigieux venant de toute l'Europe.
II. Deuxième tableau. – L'illustre Jacques DAVIEL (1693-1762), chirurgien major et démonstrateur royal de chirurgie et d'anatomie à l'Hôtel-Dieu de Marseille., se consacra progressivement à la spécialité alors dénommée "oculistique" dans laquelle il acquit une réputation d'exception, étant appelé dans toutes les villes et cours d'Europe, exerçant de manière presque itinérante dans les villes et provinces traversées, avec parfois une dimension quasi foraine (France, Espagne, Portugal, Italie du nord, villes rhénanes et du Saint-Empire romain germanique...). Daviel mit au point, partir de 1741, la méthode d'extraction du cristallin dans la chirurgie de la cataracte, constituant une révolution majeure en comparaison avec la technique d'abaissement du cristallin par une aiguille utilisée depuis l'Antiquité, et lui valant une renommée encore plus considérable. Nommé chirurgien ordinaire du roi Louis XV en 1746, puis "oculiste du Roi" en 1749, il quitta Marseille pour Paris. À l'Académie royale de chirurgie, créée en 1731 à Paris, et dont il devint membre, il présenta en 1752 son célèbre mémoire intitulé : "Sur une nouvelle méthode de guérir la cataracte par l'extraction du cristalin" (avec deux planches hors texte gravées sur cuivre).
III. Troisième tableau. – Au cours de ses voyages, Daviel passa à plusieurs reprises par la ville de Strasbourg, y séjournant même longuement de mars à mai 1751 ; il y pratiqua des interventions et put y rencontrer universitaires, praticiens civils et militaires ; Georges Henri EISENMANN (1693-1768) qui était alors titulaire de la chaire d'anatomie et de chirurgie, adopta dès lors la technique de Daviel ainsi que quelques autres chirurgiens strasbourgeois. Dans ce contexte, J.L. SCHURER soutenait en 1760 une thèse de doctorat en médecine à Strasbourg intitulée : "Est-ce que, dans le traitement de la cataracte, l'extraction doit être préférée à l'abaissement ?" [Num in curatione suffusionis lentis crystallina extracta depositioni sit praeferenda ?].
IV. Quatrième tableau. – Jean Frédéric LOBSTEIN dit l'Ancien ou l'Aîné (1736-1784), fils d'un chirurgie-barbier, professeur titulaire de la chaire d'anatomie et de chirurgie de la Faculté de médecine de Strasbourg de 1768 à 1784, avait, à son tour, adopté l'intervention de l'extraction du cristallin décrite par Daviel tout en ayant conçu un nouvel instrument, dit "couteau de Lobstein, réalisé par le coutelier strasbourgeois Jean Frédéric BOGNER (c.1735-1805). La renommée de l'Université de Strasbourg attira notamment un étudiant dénommé Johann Wolfgang GOETHE (1749-1832), qui effectua un séjour à Strasbourg de mars 1770 à août 1771, et qui allait publier, en 1774, son ouvrage "Les Souffrances du jeune Werther" qui connut un immense succès et le rendit immédiatement célèbre à l'âge de vingt-quatre ans ; lors de son séjour strasbourgeois, il assista à des cours et démonstrations d'anatomie, ainsi qu'à diverses interventions chirurgicales réalisées par J.F. Lobstein, dont une pour fistule lacrymale pour son ami Johann Gottfried HERDER (1744-1803), poète, théologien, et philosophe, et Goethe le rapporta bien plus tard dans ses mythiques mémoires "Poésie et Vérité" [AUs meinem Leben. Dichtung und Wahrheit (1811)]. Parmi les proches compagnons d'étude de Goethe à Strasbourg figurèrent notamment Johann Heinrich Jung dit JUNG-STILLING (1740-1817), juriste, écrivain mystique, piétiste, qui avait été successivement charbonnier, tailleur, instituteur, précepteur, et qui, trentenaire, avait répondu à la "Divine Providence" pour devenir médecin, et ayant soutenu sa thèse de doctorat en médecine à Strasbourg en 1772, ainsi que Johann Gottfried HERDER (1744-1803), poète, théologien, et philosophe, élève de Emmanuel Kant (1724-1804), et l'un des théoriciens du mouvement littéraire dit "Sturm und Drang" (littéralement "Tempête et Passion"), dont l'origine fut ses rencontres à Strasbourg, Jakob M.R. LENZ (1751-1792), auteur dramatique, iconique, ou encore Franz Christian LERSE (1749-1800), historien de l'art.
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V. Cinquième tableau. – Johann Heinrich JUNG-STILLING (1740-1817), installé comme médecin praticien au bourg d'Elberfeld (aujourd'hui rattaché à la ville Wuppertal), ayant été formé à bonne école, y pratiqua sa première intervention d'extraction du cristallin au printemps 1773, avec un "couteau de Lobstein" fabriqué spécialement pour lui par Bogner. Dès 1775, Jung-Stilling publiait une "Lettre au chirurgien Hellmann, touchant ses opinions à propos du couteau à cataracte de Lobstein", puis en 1791 son ouvrage "Méthode pour extraire et guérir la cataracte" [Methode den grauen Star auszuziehen und zu heilen], et ce tout en poursuivant une carrière atypique d'enseignant en économie, finance, et études statistiques, en particulier "Collège de caméralisme" [Hohe Kameral-Schule] à Kaiserslautern, rattaché à l'Université d'Heidelberg en 1784, et étant enfin nommé en 1806 conseiller à la cour de Karl Friedrich von Baden (1728-1811), grand-duc de Bade, dont la résidence était à Karlsruhe. Au total, Jung-Stilling réalisa près de trois mille interventions de chirurgie de la cataracte au cours de sa vie. L'introduction de l'extraction du cristallin en Allemagne, puis dans toute l'Europe, se fit donc en particulier grâce aux rencontres et aux enseignements privilégiés de Strasbourg. Au tournant des Lumières françaises, de la philosophie des Lumières aux Illuminés en Allemagne [die Aufklärung], et des débuts du Romantisme.

