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Les e-mémoires de l'Académie Nationale de Chirurgie

Francois-Xavier Bichat, son école et ses élèves: Les anatomistes éponymes du Consulat et de l'Empire

Benoît LENGELE

Séance du mercredi 18 février 2026 (Napoléon et les chirurgiens)

N° de DOI : 10.26299/rx4v-vy58/emem.2026.08.14

Résumé

A l'aube du XIXe siècle, l'exercice de l'art de guérir et celui de la chirurgie en particulier reste intrinsèquement lié à la pratique anatomique. Alors que la physiologie reste balbutiante, la recherche en anatomie investit donc encore presque tout le champ du progrès la Science médicale. Celui-ci a, au soir de la Révolution, en France, deux étendards : une légende du passé, Félix Vicq d'Azyr et une figure de proue pour l'avenir, incarnée par Xavier Bichat.

Élève et fils spirituel de Desault, père de la théorie vitaliste et inventeur de la méthode de corrélation anatomo-clinique , Bichat bouleverse les dogmes de l'anatomie descriptive et l'inscrit dans l'univers de la maladie qui en bouleverse les structures, les formes et les rapports: il jette ainsi les fondements de l'anatomie dite pathologique. Il meurt hélas à 30 ans, comme un guerrier terrassé en son combat, à la suite d'une piqûre anatomique. Il laisse à ses élèves son œuvre inachevée et un écrit daté de 1796, qui les transcende : le manifeste de l'émulation.

Répondant à l'appel de ce texte, ses disciples, encore étudiants, fondent le 12 frimaire an XII, la Société anatomique de Paris qui va donner aux travaux inauguraux de leur maître, une postérité considérable. Le premier président de la Société est M-G. Dupuytren, son secrétaire R. Laennec. Parmi les autres sociétaires on trouve, entre autres: Broussais, Cabanis, Roux et Pelletan. Viendront ensuite A. Boyer, premier chirurgien de l'Empereur et A. Béclard, qui épousa la fille du Doyen Dubois, accoucheur de l'Impératrice. Tous ces hommes, souvent issus de milieux modestes et montés à Paris, furent successivement premiers lauréats des concours de l'internat, puis prosecteurs et enfin titulaires de chaire et très souvent, membres de l'Institut. Tous ont laissé leur nom à une ou plusieurs structures anatomiques éponymes dans le corps humain. Devenus médecins célèbres, ils soignèrent l'Empereur, sa famille et les dignitaires de l'Empire. Tous incarnèrent ainsi le principe de l'élévation par l'excellence dans la Science et l'Empereur sut reconnaitre leurs mérites en leur conférant outre la Légion d'Honneur, des faveurs nobiliaires. Parmi eux, il distingua aussi ses anciens compagnons d'Égypte dont E. Geoffroy Saint-Hilaire, auteur de la philosophie anatomique qui préfigurait un siècle avant Darwin, le principe de l'évolution des espèces, auquel s'opposa violemment, à la Tribune de l'Académie des Sciences, G. Cuvier, le père de l'anatomie comparée. Napoléon n'oublia pas davantage les anatomistes de son Royaume d'Italie dont A. Scarpa, de Pavie, et P. Mascagni, de Florence, qu'il décora tous deux de la Couronne de Fer. Singulier hasard de l'histoire, le dernier soignant à son chevet lors de l’exil à Sainte Hélène était un élève du maître florentin. Médiocre médecin, anatomiste sans découverte, F. Antommarchi fut ainsi l'homme d'une seule dissection, mais quelle dissection : celle du corps de l'Empereur défunt, dont il nous laissa le masque en héritage.

En 1809, la Société Anatomique de Paris fut dissoute sous la présidence de Laennec, faute de membres, car tous les jeunes officiers de santé de l'Empire, soumis à la conscription, s’en étaient allés soigner les blessés sur de lointains champs de bataille. Ils dispersèrent ainsi leurs riches acquis anatomiques aux confins de l'Europe, dans chacun des pays conquis par la Grande Armée. A la Restauration, J. Cruveilhier releva la Société Anatomique dont il pérennisa l'œuvre féconde jusqu'à la chute du second Empire. S’autonomisant de ses pairs, F. Magendie ouvrit lui, au gré de ses expériences de vivisection controversées, le champ nouveau de l’anatomie fonctionelle et ainsi, celui de la physiologie expérimentale. Quand à F. Portal, il fut à l'anatomie ce que Talleyrand fut à la politique: élève de Buffon, ancien précepteur du Dauphin, médecin du Comte de Provence, puis du pape Pie VII et du chancelier Cambacérès, il traversa tous les régimes en gardant immuablement sa chaire d'anatomie descriptive. Lors des Cent Jours, il eut la sagesse stratégique d'accompagner Louis XVIII à Gand et, sa faveur étant ainsi définitivement assurée, il put fonder en 1820, l'Académie Royale de Médecine dont il fut le premier président.
Lorsque Corvisart annonça à Bonaparte Premier Consul la mort de Bichat, il lui écrivit: " Personne n'a jamais fait autant de choses, aussi bien et en aussi peu de temps". Flaubert renchérit ensuite en affirmant : " La Science médicale est née dans le tablier de Bichat ". Pour leur rendre justice au fronton de l'Histoire, ayons l'objective sagesse d'y ajouter aussi le tablier de la multitude des disciples que son esprit et son exemple avaient durablement inspirés.